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Les écolieux et le Covid : comment la crise sanitaire peut faire grandir le vivre-ensemble ?

Mis à jour : janv. 4

L’épidémie de Covid a révélé combien les lieux de vie collectifs engagés dans la transition (ici appelés écolieux par simplicité) sont des lieux de solidarité, pour le meilleur et pour le pire : solidaires dans les moments difficiles, et solidaires aussi quand on préfèrerait pouvoir faire des choix seuls qui n’auraient pas d’impact sur les autres.

Dans un écolieu, je ne vis pas la solitude que l’épidémie a pu faire vivre à d’autres (je pense notamment à des étudiant-e-s dans de petits appartements en ville, ou à des personnes âgées isolées), mais je ne suis pas non plus seul-e décisionnaire sur des choses qui ont un impact important sur ma vie : ma décision sur ma manière d’aborder cette situation a un impact qui me dépasse, et la décision et le comportement des autres ont un impact sur moi et nous devons donc nous accorder.

L'épidémie de Covid 19 a à la fois montré combien il était précieux de vivre ensemble dans les moments de crise, et combien cela peut être difficile !

Les confinements ont été des périodes d’arrêt, de repos, de coconnage, ils ont pu resserrer les liens dans les collectifs. Ils ont aussi mis en exergue et exacerbé des tensions latentes, les difficultés propres à chaque collectif liées au vivre-ensemble.

Après les questions pressantes pour inventer comment se confiner à 15/30 ou même 60 (et oui, la loi ne connaît pas ce statut nouveau, ni individu, ni famille : l’écolieu !), vient aujourd’hui le temps de prendre du recul sur comment cette épidémie nous amène à faire grandir dans le vivre ensemble en collectif et les vigilances qu’elle nous amène à avoir tout particulièrement.

Alors après un an d’expérimentations de vie ensemble et avec le covid, quelles leçons peut-on en tirer ? quelles bonnes pratiques ?


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1/ La prise de pouvoir de la peur : une invitation à donner une juste place à nos émotions dans les prises de décision collective ?

Cette épidémie de Covid a bousculé beaucoup d’entre nous et a fait monter de la peur : peur pour soi, peur pour ses proches, peur pour l’avenir... Même si la vie en écolieu est souvent relativement protégée des médias dominants, la peur s’est quand même frayé un chemin.

La peur est bien entendu une émotion naturelle, universelle. Elle peut être interprétée comme un signal d’alarme face à un danger, et c’est bien souvent comme cela que nous la vivons. Cependant, bien souvent, la peur arrive sans qu’un réel danger pour notre survie soit présent (par exemple la peur des araignées, ou le vertige quand on est à une fenêtre avec un garde-fou). Dans ce cas, la peur peut être interprétée comme le signal d’une nouvelle frontière, de l’inconnu, et elle nous invite à la créativité et l’ouverture (plus qu’à la protection).

La question avec le covid est de trouver jusqu'où la peur nous invite à une saine protection pour notre survie, et jusqu'où elle nous invite à accueillir avec créativité une situation inconnue.

Le premier défi des écolieux a donc été d’accueillir cette peur, de lui laisser la place d’exister, d’être, de s’exprimer. Cette peur peut à la fois diviser (entre celles et ceux qui jugent que la peur est une faiblesse par exemple, et celles et ceux qui se trouvent paralysé-e-s par la peur), mais aussi et surtout rassembler : quand on se parle à un niveau profond d’émotions, on se comprend aussi à un niveau profond, et cela facilite grandement le vivre ensemble par la suite. Et c’est un pas indispensable avant de passer au mode “gestion” ou “solution”. En effet, si cette émotion n’a pas pu s’exprimer et être entendue, il est fort probable qu’elle vienne parasiter les prises de décision ultérieures et interférer dans le groupe.

La peur a pu avancer masquée. La peur de la maladie est la plus évidente. Mais on a pu aussi découvrir la peur masquée derrière la certitude scientifique : la place trop grande donnée à la rationalisation de la situation (accompagnée de la recherche de contrôle et de certitudes) qui cherche à cacher une peur profonde. Ou encore la peur de la peur qui se cache sous une attitude insouciante : j’ai tellement peur d’avoir peur que je préfère la refouler très loin et donc m’armer d’insouciance contre cette peur latente (aussi appelé déni). Bref, la peur n’a évité personne, même si elle a pris de multiples visages.

Cette peur questionne sur la place des émotions dans les prises de décisions. A ce titre, un premier écueil à éviter est de lui donner tout le pouvoir.

Dans beaucoup d’écolieux, la bienveillance est une valeur fondamentale et cette bienveillance est parfois l’occasion de hold up sur le pouvoir du groupe par des émotions telles que la peur et la tristesse. C’est-à-dire que quelqu’un qui ressent de la peur va être tellement accueilli par le groupe et accepté dans cette émotion que cette émotion prend le pouvoir sur la décision à prendre. C’est-à-dire que l’avis d’une personne qui ressent de la peur, même minoritaire, pourra primer sur la majorité ou sur une recherche de consensus.

Si on change un tout petit peu le regard et qu’on remplace la peur par une autre émotion, la colère par exemple, on voit que cela n’est pas nécessairement ajusté. On entend plus facilement dans un espace collectif de décision “écoute, tu es en colère, je t’invite à prendre un temps pour travailler sur ton émotion et revenir quand ça sera mieux proportionné” que “écoute, tu as peur, je t’invite à prendre un temps avec cette peur pour la travailler et revenir dans le groupe de manière plus ajustée”.

La peur est une émotion, elle nous invite à la créativité face à l’inconnu, pas à la sursécurisation/surprotection qui ne fait que renforcer la peur et rétrécit notre univers.

Comment concilier l’accueil de l’émotion de chacun-e, ET l’invitation à venir dans le groupe avec une conscience ajustée de ces émotions pour que le groupe ne soit pas un déversoir à émotions de chacun et ne soit pas accablé à devoir prendre en charge les émotions des uns et des autres. Comment la responsabilité individuelle peut-elle être valorisée, et en même temps que chacun-e se sente accepté-e, accueilli-e, respecté-e dans son émotion et son état d’esprit du moment ?

2/ Appliquer la règle commune : comment concilier coresponsabilité et respect sans tomber dans le contrôle social étouffant ?

Cahin caha, la majorité des écolieux sont parvenus à des décisions pour faire face à l’épidémie, ils ont décidé de ce qui restait ouvert/fermé, à qui, et de règles de vie communes, gestes barrières ou non, etc. La question s’est d’abord souvent posée de savoir qui prend les décisions pour le groupe : une instance déjà existante et légitime, une nouvelle “cellule de crise” dont la légitimité est donc à construire ?

Une fois ces décisions prises se pose la question de comment les faire appliquer. Comment prendre au sérieux et se sentir coresponsables de nos décisions et comment vivre avec les écarts à la règle ?

Cette épidémie nous invite à nous sentir coresponsables, et vient nous chercher dans notre capacité et notre manière de nous faire des retours avec bienveillance. Comment je peux dire à quelqu’un que nous avons décidé de faire d’une certaine manière et l’inviter à respecter nos règles communes tout en étant bienveillant vis à vis de lui/elle et de sa situation unique et particulière (on a tou-te-s toujours une bonne excuse de ne pas respecter les règles !).

Au-delà de la question de se faire des retours directs, l’application des décisions repose également sur la mise en place d’un contrôle social, d’une nouvelle norme collective, souvent plus ou moins hygiéniste.



Le contrôle social, c’est-à-dire la pression de la norme collective, la recherche de conformité au sein du groupe, est souvent naturellement prégnante dans les écolieux : on veut appartenir, faire partie du groupe et naturellement on construit une culture commune, une norme commune. Même si cette norme est d’être hors normes...

L’épidémie de covid et les décisions prises nous invitent à être vigilant-e-s sur le contrôle social (notamment informel : celui qui s’exprime dans les regards ou les remarques désapprobateurs, des éloignements et refus d’adresser la parole à quelqu’un) dans les écolieux, qui peut vite devenir étouffant et anéantir tout espace de liberté personnel. Le contrôle social dans un lieu public, c’est une chose, mais dans un lieu de vie collectif, où on partage pas seulement des temps limités mais beaucoup plus, il est souvent bien plus dangereux, car il peut être plus difficile d’y échapper.

Pour faire face au contrôle social, il y a une vigilance de groupe à avoir, mais aussi chacun, personnellement, à se construire une base de confiance en soi et dans le groupe pour ne pas sentir ma place dans le groupe remise en cause si je ne me conforme pas à 100 pourcent....

Le Covid nous touche aussi dans notre besoin de liberté avec les restrictions qui s’imposent, et les écolieux sont des espaces où se renforcent la souveraineté, la responsabilité, plus que la soumission à une règle extérieure. Cela me semble crucial à se rappeler : quel monde souhaitons-nous construire ? Quelle expérimentation sociale voulons-nous ? Comment souhaitons-nous vivre ensemble ?


3/ Travailler à vivre ensemble en étant fondamentalement différent-e-s

Le plus grand danger de cette épidémie est qu’elle réussisse à nous diviser. Alors comment retrouver de l’unité dans nos différences ? Entre ceux qui ont peur et ceux qui veulent désobéir et sont dubitatifs. Qu’avons nous à apprendre les uns des autres ? Quel pas chacun peut-il faire pour se rapprocher de l’autre ?


On peut voir se dessiner une polarité face à cette crise qui est celle de certitude // doute, ou bien la polarité entre confiance dans le discours dominant // regard critique sur la situation. Ni l’un ni l’autre n’ont raison, ni tort. Le truc, c’est de réussir à ne pas tomber dans les excès de l’un ni de l’autre, et avoir les bons côtés de l’un et de l’autre ! C’est aussi de reconnaître que chacun-e a une raison d’être, et que les deux ne sont pas incompatibles.

L’autre possibilité c’est aussi de prendre au sérieux le miroir que l’autre personne qui me fait réagir fortement m’offre.

  • Si je suis plutôt à avoir confiance dans le discours dominant, je peux être très agacé-e par ceux qui ont un regard critique sur la situation. Mon invitation, c’est de voir en moi ma peur du relativisme, de ne plus pouvoir me fier à rien, mais aussi la partie de moi qui a envie d’être plus libre, moins rigide dans mon respect des règles. Je peux aussi veiller à ne pas tomber dans les excès de la confiance dans le discours dominant, à essayer de multiplier mes sources d’informations pour rester ouvert-e par exemple, ou bien me détendre sur le respect des règles et ne pas juger/condamner sévèrement les autres qui ne respectent pas les règles. Je suis invité-e à travailler à garder le lien avec les autres, les respecter dans ce qu’ils vivent et leurs choix.

  • Si je suis plutôt à avoir un regard critique sur la situation, je peux être très énervé-e et juger beaucoup celles et ceux qui ont confiance dans le discours dominant. Mon invitation, c’est de veiller à ne pas tomber dans les excès du regard critique : ne plus croire en rien, tomber dans un nihilisme du “on ne sait pas, de toute façon, rien ne sert à rien”. Et aussi de me demander si moi aussi j’ai des expériences douloureuses de moments où j’ai respecté les règles et je me suis senti-e trahi-e, ou encore voir si une partie de moi a peur de me faire avoir. et aussi multiplier les sources d’information pour rester ouvert-e, et aussi travailler à garder le lien avec les autres, les respecter dans ce qu’ils vivent et leurs choix.

(Bien sûr, bien souvent, nous ne sommes ni entièrement l'un ou l'autre des deux propositions ci-dessus, cependant, nous avons peut-être une préférence, un endroit où naturellement je me retrouve, même si j'ai aussi conscience de l'autre coté).

On espère sincèrement que cet article vous aura été utile et vous aura aidé à cheminer dans cette aventure collective pleine de défis !

Si vous vivez en écolieu et que vous avez une expérience sur ce sujet à partager, envoyez nous un message à centre.tenir@gmail.com, cet article aura peut-être une suite !

Si toutefois cette épidémie vous a mis dans des difficultés relationnelles dont vous ne voyez pas le fond au sein de votre écolieu, n’hésitez pas à faire appel à nous, à Centre-Tenir, c’est notre spécialité que d’accompagner des groupes à soigner leur vivre-ensemble !

Et si vous êtes passionné-e-s par ces questions de vivre ensemble dans les écolieux, abonnez vous à notre newsletter pour être informé-e-s de nos prochains articles !


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